×
+ L'ÉDITO
Par Khalid BELYAZID
Le 26/11/2021
Mobilité

Comment une ville peut devenir un champion de l’export automobile, accueillir le TGV et ne pas...

+ Lire la suite...
Recevoir notre newsletter

Maroc-Suisse - Martin Vetterli: «Nous ne pouvons pas faire tourner une économie uniquement avec des docteurs en philosophie»

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:6119 Le 22/10/2021 | Partager

Chercheur, enseignant et fin connaisseur du paysage suisse de la formation et de la recherche, Martin Vetterli est président de l’EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne). En visite au Maroc dans le cadre des célébrations du centenaire de la présence diplomatique de la Suisse, Vetterli nous donne, ici, un éclairage sur les spécificités d’un système éducatif helvétique qui a fait ses preuves.

martin-vetterli-019.jpg

«Je suis très content de voir que l’éducation, l’enseignement, la recherche et l’innovation sont parmi les points clefs du nouveau modèle de développement marocain » Source: © Olivier Christinat/EPFL, 2019.

- L’Economiste: La Suisse est depuis une dizaine d’années championne du monde de l’innovation. Quel est son secret?
- Martin Vetterli:
Il n’y a pas vraiment de secret, ni de recette toute prête, mais un ensemble de constantes fait de formations, d’éducation et de la possibilité de suivre des voies parallèles, comme la voie de l’apprentissage qui est très importante en Suisse. Celle-ci peut conduire vers un cursus supérieur. En fait, le système éducatif donne tout simplement la possibilité de choisir, en parallèle, entre différentes filières de haute qualité, sans que l’une ne soit considérée comme supérieure à l’autre.

- Vous évoquez un ensemble de passerelles entre les différentes filières. En existe-t-il entre l’enseignement académique et la formation professionnelle? Quelle leçon peut-on tirer de l’expérience suisse?
- La Suisse n’a pas de conseil à donner à qui que ce soit. Tout juste, nous pouvons expliquer notre démarche et apporter une aide s’il y a un intérêt exprimé. Mais le plus important en ce qui concerne la formation professionnelle en Suisse, c’est la formation duale qui implique les entreprises suisses, puisque les apprentis passent, à peu près, trois jours par semaine en entreprise où ils sont encadrés par des maitres d’apprentissage et deux jours, à l’école pour des cours théoriques. Ce partenariat avec les entreprises est la clé du succès. Il s’agit d’un contrat social, très important, entre le milieu économique et le milieu de la formation. Il est parfois difficile d’expliquer ce système à l’étranger, parce que les entreprises ne comprennent pas toujours que participer à l’effort général de formation est dans leur intérêt. Former une main d’œuvre de qualité peut leur apporter beaucoup, même indirectement. Au final c’est le pays et le tissu économique dans sa globalité qui sont gagnants. C’est cela à mon avis la clé du succès.

- Dans beaucoup de pays, une orientation vers une formation professionnelle est synonyme d’échec scolaire, alors qu’en Suisse, c’est une filière qui est valorisée. Est-ce que cela est dû aux légendaires «vertus suisses»?
- Oui, là aussi il n’y a pas de secret. Cela fait partie de la culture suisse! Nous avons un très grand respect du travail bien fait. Vous pouvez trouver une personne ayant un doctorat mal effectuer son travail où un ébéniste qui fait un excellent travail. Ce respect du travail bien fait, quel que soit le niveau de formation que vous avez obtenu, est l’un des grands principes chez nous. D’autant plus que nous avons besoin de tous ces métiers. Par ailleurs, nous proposons dans le cadre de la formation professionnelle des disciplines de pointe telles que l’informatique, la technologie avancée ou les métiers de services. Vous savez, j’aime toujours donner en exemple le précédent directeur de la plus grande banque suisse qui a commencé comme apprenti commercial et qui a gravi tous les échelons. Dans le système suisse, et c’est très important de le signaler, vous trouverez beaucoup de personnes dans des postes très élevés et qui ne sont pas passé par le circuit académique. C’est même presque le contraire dans certains domaines, il vaut mieux passer par la formation professionnelle. Il y a toujours eu un respect mutuel entre le système de formation professionnel et le système universitaire qui sont deux voies possibles.  De toute façon, nous ne pouvons pas faire tourner une économie en ayant que des doctorants en philosophie!

- Pour préparer les sociétés de demain, l’enseignement et la formation doivent également investir des disciplines telles que la robotique, la digitalisation, l’imagerie et l’intelligence artificielle. Où se situe la Suisse dans cette course mondiale?
- Il y a effectivement une course effrénée autour de ces disciplines, notamment avec les grandes puissances telles que la Chine ou les Etats-Unis qui y mettent énormément de moyens. Elles ont aussi des méthodes que personnellement je trouve problématiques, comme le manque de respect de la vie privée par exemple. Mais sans rentrer de ce débat, je dirais que dans cette course, au niveau de la recherche du moins, la Suisse s’en tire pas mal. Les entreprises de pointe sont très performantes. Ensuite il y a peut-être une maturité à acquérir, d’une manière plus générale, dans l’administration par exemple. Il y a des domaines où le public est moins agile et moins rapide que les banques et les grandes entreprises industrielles qui ont acquis des talents précieux et sont aujourd’hui par exemple à la pointe de la digitalisation. Ceci dit pour en revenir à l’enseignement, il existe une douzaine d’universités en Suisse, dont sept sont dans le top 200 des meilleures universités dans le monde. Proportionnellement, c’est très intéressant.
 Aux Etats-Unis on parle beaucoup d’université comme Harvard, Stanford ou Berkeley, mais proportionnellement il y a beaucoup moins d’universités dans le top 200 ou le top 500. Sachant que le système suisse est très particulier, avec un baccalauréat qui est relativement sélectif. Dans une cohorte de tranche d’âge, il y aura un quart ou un tiers qui suivra la voie gymnasiale (qui mène au bac). Le reste ira à la formation professionnelle. Il y a bien d’autres manières de faire carrière chez nous sans passer par le bac. Il faut dire que, grâce au contribuable suisse, le système universitaire est bien loti, ce qui en fait un outil extrêmement performant.

- Il existe en Suisse une grande diversité culturelle et linguistique. Cela est-il à votre avis, un handicap ou un atout pour l’éducation et la formation?
- Personnellement je pense que c’est un atout, mais un atout avec lequel il faut savoir travailler et qu’il faut gérer. Il faut savoir qu’en Suisse, historiquement on apprend deux voire trois langues. D’abord sa langue maternelle, plus une des langues nationales en plus de l’anglais. Donc nous avons une majorité de personnes trilingues. Même si cela se perd un peu puisque l’anglais aujourd’hui prend une place de plus en plus dominante.
Cette diversité de langues, que l’on retrouve également au Maroc, est très importante. La diversité culturelle est aussi très intéressante. La Suisse est un patchwork qui offre une connexion de cantons avec des cultures, des langues, des traditions et des religions différentes, qui ont appris à vivre ensemble. Cela n’a pas été facile. La confédération suisse est vieille de 700 ans. Entretemps, il y a eu des guerres, des querelles intestines, jusqu’au XIXe siècle. La concorde est donc assez récente, mais les gens se sont rendu compte que ce vivre ensemble et cette diversité était la plus grande force du pays.

-  Qu’advient-il des autres étudiants?

martin-vetterli-2-019.jpg

«Il est parfois difficile d’expliquer ce système à l’étranger, parce que les entreprises ne comprennent pas toujours que participer à l’effort général de formation est dans leur intérêt» Source: © Olivier Christinat/EPFL, 2018

- Beaucoup d’entre eux passent (les deux tiers) par la formation professionnelle ou ce qu’on appelle les Ecoles de métiers qui peuvent aussi conduire à des études supérieures. Il y a également les Hautes écoles spécialisées, qui sont des universités de sciences appliquées, que les étudiants peuvent intégrer après la formation professionnelle. Il y a beaucoup de façons de réussir, même pour un jeune qui n’a peut-être pas envie de passer des heures sur les bancs d’une école et préfèrerait un travail manuel, avec toujours cette possibilité d’y retourner plus tard. C’est cette diversité de passages possibles et ces passerelles toujours actives, qui créent cet écosystème éducatif très intéressant.

- Quelles sont les passerelles qui existent ou qui peuvent exister entre l’EPFL et des universités marocaines?
- Tout d’abord il y a beaucoup d’étudiants marocains qui viennent à l’EPFL, puisque la connexion francophone a toujours fonctionné. Et puis nous avons cette excellente collaboration avec l’Université Mohammed VI Polytechnique, dans le cadre du programme «Excellence in Africa » qui, comme son nom l’indique l’ambition de travailler avec les meilleurs chercheurs du continent et croyez-moi, ils sont nombreux!
 À la fois au Maroc où il y a d’excellents chercheurs mais également sur l’ensemble du continent africain. Nous avons basé ce programme d’abord sur les personnes plutôt que les institutions et donc sur l’excellence des chercheurs. Des projets de recherche seront lancés dans les universités africaines et notre programme permet également de financer des thèses de doctorat. L’idée derrière tout cela et ça rejoint directement le nouveau modèle de développement du Maroc est qu’il est indispensable d’avoir des institutions d’excellence.

Propos recueillis par Amine BOUSHABA

                                                                    

A propos du nouveau modèle de développement marocain

«A travers nos contacts, j’ai eu connaissance du nouveau modèle de développement du Maroc. Comme président de l’EPFL, je suis très content de voir que l’éducation, l’enseignement, la recherche et l’innovation sont parmi les points clefs de ce modèle. Et je suis également très heureux de voir que le professeur Rachid Guerraoui, suisso-marocain et professeur chez nous à l’EPFL fait partie de la commission spéciale du modèle de développement (CSMD). Bâtir le futur d’un pays en offrant une éducation de pointe, de l’excellente dans la recherche et du transfert de technologie est sans doute la piste à suivre. Et les pays qui ont suivi cette approche montrent des résultats économiques très positifs. Un exemple que je connais bien en Suisse c’est cette proposition de rendre autonome les institutions d’enseignement supérieur. Heureusement pour nous en Suisse, c’est le cas, et si l’EPFL est aujourd’hui dans les meilleures universités polytechniques au monde, c’est aussi en partie grâce à cela ».

 

La suite est réservée à nos abonnés.

Dèjà abonné ? S'abonner pour lire la suite