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Maroc-Suisse: Qui sont vraiment les Marocains de Suisse?

Par Amin RBOUB | Edition N°:6119 Le 22/10/2021 | Partager
La population la plus active de la diaspora maghrébine
Deux ministres du gouvernement ont fait leurs études en Suisse: Ryad Mezzour à l’EPFZ et Ghita Mezzour à l’EPFL

Les Marocains de Suisse représentent une population assez jeune, avec une moyenne d’âge qui oscille entre 30 et 39 ans. Sur la proportion entre les sexes, les femmes sont plus nombreuses chez les immigrés originaires du Maroc (10 pour 7 hommes)».

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La communauté marocaine de Suisse monte en gamme. Si par le passé, elle était exclusivement issue de la classe ouvrière, d’artisans et de petits métiers... Aujourd’hui, une bonne partie des Marocains de Suisse a un statut social valorisant. Des chercheurs, des cadres, des universitaires, des enseignants... A elle seule, l’Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) a vu le nombre d’étudiants marocains passer d’une dizaine en 1980, à 265 en 2016... En 2020, ils étaient plus de 400, soit la 2 ème population étrangère après celle des étudiants français à l’EPFL! (Ph. Acoms)

En fait, «l’histoire de l’immigration en Suisse (provenant du Maroc) est relativement récente, mais elle reste liée à celle de l’Europe, destination traditionnelle des migrants Marocains», précise Hicham Guessous, président de l’Association des cadres d’origine marocaine en Suisse (Acoms). En effet, selon une étude de l’Acoms, «avant d’arriver en Suisse, plus de 90% des migrants marocains ont transité par un autre pays limitrophe, notament la France dans la plupart des cas, ou la Belgique et l’Italie. Par conséquent, les flux migratoires depuis le Maroc sont très liés à la France, et dans une moindre mesure à l’Espagne pour des raisons historiques (Protectorats français et espagnol qui ont duré de 1912 à 1956)». Selon le président de l’Acoms, le Royaume du Maroc fait partie des 15 pays pourvoyeurs du plus grand nombre de migrants au monde. Il est aussi le premier pourvoyeur de migrants du continent africain devant l’Egypte (14e) et l’Algérie (15e), selon un classement réalisé par Frontex. Le Maroc est le 3e pays pourvoyeur de migrants hautement qualifiés. C’est au début du XXe siècle et à partir de 1910 que les premiers marocains arrivent en France. En revanche, la Suisse ne devient une destination pour les populations maghrébines qu’à partir des années 80.

Sur les principales motivations de séjour en Suisse, il y a certes les études supérieures mais il y a aussi et surtout «la recherche de meilleures conditions de vie... ou encore des demandes d’asile». Selon le Secrétariat d’Etat aux Migrants en Suisse (SEM), «en 2014, 699 demandes d’asile ont été déposées par des migrants marocains». Ce qui en fait un faible taux de reconnaissance comparé à d’autres pays d’origine. Depuis 2012, les demandes sont en baisse suite à la procédure accélérée dite «Fast Track». En effet, la rapidité des procédures a réduit l’attrait de la Suisse en tant que pays de destination aux yeux des migrants qui n’ont pas besoin d’être protégés lorsqu’ils viennent des pays jugés stables et sûrs comme le Maroc.

Force est de constater, l’immigration relativement facile des Marocains vers la Suisse s’infléchit brusquement dès janvier 1991. En effet, suite à la dénonciation d’un accord datant de 1963, la Suisse réintroduit l’obligation de visa pour les trois pays du Maghreb. De surcroît, l’application de l’accord de Schengen en décembre 2008 n’a pas arrangé non plus les choses.

Si par le passé l’émigration en Suisse concernait exclusivement les couches défavorisées et une population au chômage, aujourd’hui les études démontrent que la migration ne concerne pas uniquement les catégories sociales pauvres, les sans-emploi ou encore les réfugiés. Paradoxalement, la propension à migrer augmente avec les bonnes conditions sociales.  D’ailleurs, la catégorie des étudiants marocains a fortement augmenté en Suisse en doublant quasiment chaque 12 ans par exemple de 268 en 1990 à 404 en 2003. A elle seule, l’Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) a vu le nombre d’étudiants marocains passer d’une dizaine en 1980, à 265 en 2016... En 2020, ils étaient plus de 400, soit la 2e population étrangère après celle des étudiants français à l’EPFL! Mieux encore, deux ministres du gouvernement marocain actuel ont fait leurs études en Suisse: Il s’agit de Ryad Mezzour (Industrie et Commerce) à l’EPFZ et Ghita Mezzour (ministre en charge de la Transition numérique) à l’EPFL.

Selon l’étude menée par le Forum suisse (sur les migrations et la population) de l’Université de Neuchâtel, «le taux de personnes actives est plus élevé chez les Marocains, que pour le reste de la diaspora issue du Maghreb». Les deux tiers des ressortissants marocains en Suisse sont mariés, 24% sont célibataires... C’est dire que la majorité des émigrés marocains vit de façon stable au sein d’une famille, déduit l’étude.

D’après les données sociodémographiques de l’Association des cadres d’origine marocaine en Suisse (Acoms), les étudiants marocains qui poursuivent leurs études en Suisse viennent de pratiquement toutes les régions du Maroc: Oujda, Tétouan, Ksar El Kébir, Tanger, Fès, Meknès, Settat, Casablanca, Marrakech, Agadir, M’hamid Ghizlane, Guelmim... «Une grande partie d’entre eux retourne au pays d’origine. En revanche, ceux qui restent en Suisse sont généralement hautement qualifiés avec une réussite et un statut social généralement valorisant». Mais qu’est-ce qui explique cette réussite sociale des étudiants marocains de Suisse? En fait, le système éducatif suisse est l’un des plus performants au monde grâce notamment à la formation professionnelle qui en constitue l’un de ses piliers. Selon l’Association des cadres d’origine marocaine en Suisse, «le Maroc peut s’inspirer du modèle suisse afin de revaloriser la filière de la formation professionnelle et lutter contre l’abandon scolaire tout en favorisant la réinsertion, sur le marché de l’emploi, des jeunes ayant des difficultés scolaires dans le système éducatif standard».

De l’avis du jeune chercheur marocain Rachid Guerraoui, professeur à l’Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne depuis 1999 où il dirige le Laboratoire d’algorithmique distribuée et membre de la Commission spéciale pour le nouveau modèle de développement marocain (CSMD):  Généralement, «peu d’étudiants accèdent au baccalauréat, soit moins du tiers d’une classe d’âge. La sélection se fait dès l’âge de 11 à 12 ans entre ceux qui poursuivent vers le bac. Les autres vont vers la formation professionnelle, qui est très valorisée dans le système éducatif suisse». D’autant plus que les métiers manuels sont très bien rémunérés et le taux de chômage est des plus bas. Par ailleurs, les universités suisses sont très sélectives et assez autonomes. Elles sont classées parmi les meilleures au monde!» tient à préciser Pr. Guerraoui qui a d’ailleurs été le premier conférencier du cycle de conférences sur l’innovation et les questions du temps présent organisé par l’Ambassade de Suisse en partenariat avec l’Académie du Royaume du Maroc et l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques.

Pour leur part, les migrants de travail sont principalement originaires de villes marocaines touristiques. Ce qui a favorisé des liens d’amitié ou de mariage lors de rencontres (au Maroc) avec des touristes de nationalité suisse. Par ailleurs, la sécheresse qui avait frappé le Royaume durant les années 80 a également incité des milliers de jeunes, issus de régions agricoles comme Azilal, Beni Mellal, Tadla, Beni Meskine... à émigrer en Suisse.

Autre particularité de la communauté, une proportion importante de Marocains d’origine juive. Une importance aussi bien numérique qu’économique. Les Juifs du Maroc sont basés essentiellement à Genève et, dans une moindre mesure, à Lausanne. Une population qui est très active dans le commerce/négoce, les professions libérales, l’enseignement, la recherche...
En 2021, les Marocains de Suisse sont estimés à plus de 7.000 résidents, selon les statistiques fédérales. Ce chiffre  dépasse les 22.000 lorsque l’on compte les Marocains naturalisés suisses ou ceux issus des 2e et 3e générations, en provenance d’un pays limitrophe avec un autre passeport européen qui leur donne le droit de s’installer ou travailler en Suisse.

                                                              

Cartographie de la diaspora marocaine

L’Association des cadres d’origine marocaine (Acoms) en Suisse mène des études sur la migration et les mécanismes favorisant sa réussite. Dans le cadre de ses travaux de réflexion, l’association a réalisé un sondage qui a porté sur une population de 60 personnes. Le taux de réponse s’élève à 55%. Parmi les participants à l’enquête, une grande majorité sont des hommes (90,9%) dont 69,7% sont diplômés et ont plus de 36 ans. Selon ce sondage, 62,5% des personnes ont vécu au Maroc avant d’arriver en Suisse. Les trois quarts sont installés entre les cantons de Vaud et de Genève. Le statut d’immigration de cet échantillon est représentatif en termes de bonne intégration et stabilité car 72,7% sont mariés et 63,4% possèdent le permis C ou encore la nationalité suisse. Le sentiment est plutôt positif car plus de 75% des sondés pensent être bien intégrés et 21,2% estiment qu’ils sont en cours d’intégration.
La majorité des sondés se dit satisfaite des services publics consulaires marocains en Suisse, dont la qualité s’est nettement améliorée ces dernières années. Le consulat mobile, le nouveau numéro vert pour le renseignement et les prises de rendez-vous par téléphone, la grande disponibilité de l’ambassadeur... sont autant d’éléments cités. Concernant la vie culturelle et associative, plus de la moitié des participants fait partie d’une association (51,5%) et presque la moitié (45,2%) participe à la vie de la commune. Ce qui renseigne sur une bonne intégration de cette population. L’entourage des personnes sondées est assez hétéroclite: 87,8% sont entourés de personnes de toutes origines. Ce qui renseigne sur  une ouverture et très peu de communautarisme. L’échantillon des sondés a un très bon niveau d’études, car la grande majorité (87,9%) a atteint au minimum le 1er cycle d’études universitaires. Par ailleurs, 84,9% des sondés sont stables sur le plan professionnel. La majorité d’entre eux sont salariés et disposent de leur propre logement, que ce soit en location (63,6%) ou en tant que propriétaire (36,4%). Par ailleurs, en termes d’emploi, les personnes interrogées travaillent ou ont travaillé dans différents secteurs, puisque issues de formations diversifiées. En résumé, l’enquête Acoms démontre une forte corrélation entre la formation et l’intégration. En effet, plus le niveau d’études est élevé, plus les migrants sont intégrés avec un statut et une réussite sociale à la clé. Les résultats montrent également un niveau d’intégration élevé dans la vie associative et culturelle, une situation stable en Suisse, avec un titre de séjour permanent (Permis C) ou encore la nationalité.

                                                              

Liens avec le pays d’origine...

Selon des études de l’Acoms sur l’option de retour des migrants intégrés, les remontées d’informations sont au cas par cas.  Ceci étant dit, le pays d’origine garde une place très importante auprès des Marocains-Suisses. «En effet, bien que la grande majorité de migrants marocains (69,7%) sont jeunes (+36 ans) et bien intégrés, la plupart, soit 84,8% des sondés, ont un fort attachement à leur pays d’origine avec un projet de retour. Malgré l’attrait de la dynamique actuelle au Maroc, les efforts du gouvernement et l’employabilité élevée pour les migrants de retour, la propension à concrétiser le projet du retour reste faible, car les taux d’échec du retour au Maroc restent élevés (+70%) et le processus d’intégration après le retour reste un grand défi pour beaucoup (langue, milieu professionnel, culture...)», précise l’Association des cadres d’origine marocaine. Et d’ajouter: «Fort heureusement, avec le nouveau modèle du développement, il y a une dynamique qui s’installe entre la diaspora marocaine en Suisse et le pays d’origine.
Cette diaspora qui suit avec grand intérêt tout ce qui se passe au Maroc, et tout particulièrement les grands progrès que le Royaume réalise ces derniers temps que ce soit sur la question nationale du Sahara, l’essor fantastique du secteur industriel, la gestion de la pandémie, les grandes avancées démocratiques avec les derniers scrutins...

Amin RBOUB

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