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Préscolaire: Une école de la dernière chance

Par Alain BENTOLILA | Edition N°:6134 Le 12/11/2021 | Partager

Alain Bentolila est professeur de linguistique à l’université Paris-Descartes. Il est auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur la langue française, l’école, la pédagogie, l’illettrisme des jeunes et l’apprentissage de la lecture (Ph. AB)  

Une école dont nul ne sortira qui ne sache comprendre avec vigilance et se faire comprendre avec précision.
Une recherche récente, menée en France par Bruno Germain et Guy Desnieres sur mille enfants entrant au cours préparatoire, a montré que l’écart entre ceux qui étaient les mieux pourvus en mots et ceux qui étaient les plus pauvres en vocabulaire était de 1 à 8. En effet, alors qu’à l’âge de 6 ans les élèves devraient disposer dans leur tête d’un répertoire composé de 1.800 à 2.000 mots oraux qu’ils ont progressivement mémorisés depuis qu’ils sont venus au monde, 20% n’en maîtrisent guère plus de 300. Ils n’auront donc pas la capacité de dire le monde ni d’exprimer leur pensée; et n’auront que fort peu de chances d’apprendre à lire et à écrire.

Un enseignement préscolaire digne de ce nom doit donc assurer en toute priorité à tous les élèves une maîtrise explicite du langage. Si l’école renonçait à cette mission elle viderait de leur sens les mots de justice et d’égalité. Car, quelle que soit la méthode de lecture qui sera ensuite proposée à un enfant, s’il ne possède pas suffisamment de mots et s’il ne sait pas les organiser, il aura beaucoup de mal à apprendre à lire, et plus encore à écrire. Il traînera son retard tout au long du primaire et le collège l’achèvera.

La question à laquelle la mise en place d’un enseignement préscolaire doit répondre est donc la suivante: «peut-on accepter que, pour certains élèves, le destin scolaire soit scellé dès 6 ans? Peut-on tolérer que, parce qu’ils sont nés du mauvais côté de la frontière sociale ils soient condamnés à ne pouvoir porter leur pensée dans l’intelligence d’un autre avec précision, et à recevoir la pensée d’un autre avec vigilance.

■ «Pédagogie explicite» vs «Pédagogie de l’occasion»
Au lieu de se perdre dans des discours compassionnels sur la bienveillance des maîtresses et l’épanouissement des «chers petits» il faut donc de toute urgence construire un préscolaire qui permette à tous les élèves (car ce sont des élèves et non des petits enfants) de maîtriser la langue orale dans laquelle ils auront à apprendre à lire. Ce défi exigera une démarche pédagogique explicite permettant de découvrir la construction et le fonctionnement des mots, des phrases et des textes. «Une pédagogie explicite» s’opposant radicalement à une «pédagogie de l’occasion» qui invite trop souvent les enfants du préscolaire à cheminer au gré des rencontres. Cette démarche devra donc respecter une rigoureuse progression, des objectifs clairs et des protocoles précis. Cette démarche s’articulera sur des séances régulières d’ateliers tout au long de l’année. Ils auront pour finalité commune de dévoiler la conscience des enjeux et du fonctionnement du langage oral: «comment cela marche et à quoi ça sert?». Cinq axes majeurs devront donc structurer la pédagogie du langage dans le préscolaire, en lui donnant efficacité et cohérence.

Tisser des liens entre les mots

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Quelle que soit la méthode de lecture qui sera proposée à un enfant, s’il ne possède pas suffisamment de mots, et s’il ne sait pas les organiser, il aura beaucoup de mal à apprendre à lire, et plus encore à écrire (Ph. Jarfi)

Tout d’abord apprendre à comprendre un texte lu par la maîtresse. Des ateliers de questionnement de texte organisés régulièrement permettront aux élèves avant même qu’ils apprennent à lire, de trouver l’équilibre entre la singularité des interprétations individuelles et le respect des directives du texte. Les élèves prendront ainsi conscience des droits et des devoirs que la compréhension d’un texte impose grâce à une démarche originale dans laquelle l’enseignant commencera par «accoucher» les représentations que chacun de ses élèves se fait du texte proposé. Il les accueillera avec patience et bienveillance et gardera les traces précieuses dans leur diversité.

Viendra alors le temps de l’arbitrage et du tri. Le temps où le texte et son auteur exigeront que soit distinguée l’interprétation acceptable de la trahison. En bref, en préscolaire, la compréhension des textes ne viendra pas «naturellement» aux élèves, elle vivra et se découvrira de façon explicite. La deuxième nécessité consiste à enrichir le vocabulaire des élèves.

Pour les accompagner dans leur quête heureuse de mots nouveaux, il faut éviter que dans leur mémoire s’entasse en désordre des mots dont ils ne seront ni identifier la famille ni définir la lignée, et encore moins percevoir les affinités sémantiques. Ils ne pourront sélectionner les mots justes dont ils ont besoin que dans la mesure où ils sauront s’appuyer sur des indicateurs qui leur permettront de les identifier. Cela signifie donc que l’on doit aider les élèves à tisser des liens entre les mots: lien syntaxique, lien morphologique et lien sémantique.

Comprendre les droits
et les devoirs de la communication orale

Le troisième engagement pédagogique du préscolaire est de faire découvrir l’organisation des phrases. Des ateliers de manipulation syntaxique activeront la capacité des élèves de comprendre le rôle des lots dans la phrase et d’en maîtriser ainsi la mise en scène. Toutes ces manipulations (commutation, permutation, et extension) viseront à faire constater que lorsque l’organisation de la phrase change, le monde qu’elle évoque change aussi. Les deux questions: qu’y a-t-il de changé dans la phrase? Et qu’y a-t-il de changé dans l’image? sont les clés qui permettront de construire et de comprendre les phrases.

Le quatrième objectif fera comprendre les droits et les devoirs de la communication orale. Dans chaque atelier on proposera donc un défi: par la seule force de la parole un élève devra expliquer à ses camarades comment réaliser une tâche. On vérifiera la précision de ses directives mais aussi leur juste compréhension par les autres. Les élèves comprendront donc que tout acte de communication doit être ainsi vérifié et que sa réussite comme ses insuffisances doivent être mises au jour.

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Enfin, l’école maternelle devra développer une juste conscience phonologique en montrant que le choix des sons et leur combinaison permettent de distinguer les mots entre eux, et écarte ainsi tout risque de confusion.

Un préscolaire de qualité constituera donc la seule réponse possible a un problème auquel se trouve confronté aujourd’hui un nombre très important d’élèves marocains. 20% d’entre eux arrivent en effet à l’école primaire avec une langue orale très éloignée de celle qu’ils vont affronter à l’écrit. En d’autres termes leur langage est incompatible avec une entrée sans rupture dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.
La priorité du préscolaire doit donc être de donner à tous les enfants qui lui seront confiés une habileté langagière qui leur permettra d’exercer librement leur droit de parole, et d’entrer au CP avec des chances raisonnables d’apprendre à lire. Cela ne se fera pas si l’on ne place pas l’exigence et la rigueur à égalité avec le plaisir et l’épanouissement dans un préscolaire qui deviendra obligatoire. Il faudra le bâtir comme une école de plein exercice avec ses objectifs, ses programmes précis, ses outils d’évaluation et de différenciation et surtout la formation spécifique et approfondie de ses enseignants.
L’enseignement préscolaire doit donc être une école à part entière et non pas une école entièrement à part.

Cet objectif passe nécessairement par la mise en place des moyens suffisants afin d’accorder à chaque élève l’attention particulière dont il a besoin dans le cadre d’ateliers de découverte et d’entraînement. Dans cette perspective, la réduction des effectifs à 15 élèves dans toutes les classes nous paraît une absolue nécessité.

 

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