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Recrutement des enseignants: Il faut revoir tout le système!

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:6142 Le 25/11/2021 | Partager
Besoin d’un nouveau modèle de formation et de sélection
Passer outre les surenchères politiques et syndicales
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En 2020-2021, le ministère de l’Education nationale a compté 282.001 enseignants (pour un total de 310.183 fonctionnaires), dont 102.000 profs cadres des académies, soit une part de 36%. Pour 2022, quelque 15.000 devraient être embauchés. Leur part tournerait ainsi autour de 40%

Et encore une polémique autour de l’école publique. La décision du ministère de l’Education nationale de limiter l’accès au concours de recrutement des profs aux 30 ans et moins a suscité une marée de réactions, et surtout, de protestations. Le sujet a figuré sur la liste des points à l’ordre du jour de la rencontre entre le ministre de l’Education nationale, Chakib Benmoussa, et les syndicats de l’enseignement mardi dernier. La deuxième du genre après celle organisée une semaine plus tôt. L’occasion pour le ministre d’expliquer sa position.

La décision de relever l’âge d’accès à la fonction publique au Maroc à 45 ans date de la fin des années 90, sous le mandat de l’ancien Premier ministre, Abderrahmane El Youssoufi. Toutefois, avec la contractualisation introduite en 2016 pour le recrutement des profs, les académies ont été contraintes d’aller même au-delà de cet âge (sachant que les profs contractuels ne sont pas des fonctionnaires de l’Etat mais des cadres des académies). Pour trouver des profils «valables», il fallait parfois monter à 50 ans. Ramener aujourd’hui l’âge d’accès à un maximum de 30 ans peut donc s’avérer difficile à accepter. Cependant, s’agit-il pour autant d’une «mauvaise» décision?    

«Le métier de prof est dur. J’ai été DRH du ministère et j’ai vu de nombreux enseignants demander une retraite anticipée à 45 ans. Par ailleurs, pour pouvoir évoluer vers d’autres fonctions, il faut une ancienneté minimum de 10 ans. Ceux qui sont intégrés au-delà de la quarantaine ne seront pas là pour faire carrière, mais pour passer le temps jusqu’à la retraite», souligne Mohamed Ould Dada, ancien DRH de l’Education nationale, également ex-directeur de l’Académie régionale d’éducation et de formation (Aref) de Fès-Boulemane. Sans compter qu’ils sortiront avec une petite retraite.

«Les remous suscités par cette annonce ne sont pas plus que des surenchères politiques et syndicales, puisque la loi-cadre, qui a été votée après un consensus de tous les partenaires, prévoit le rajeunissement des ressources de l’Education nationale. Dans les années 70, la limite d’âge était de 22 ans, et cela n’indignait personne», appuie Ould Dada. «Le secteur de l’enseignement a souvent souffert de ces surenchères. Il a, également, longtemps été utilisé comme un parechoc pour les conflits sociaux, un ministère de bienfaisance servant à résorber le chômage et préserver la paix sociale», regrette-t-il.

Pour l’ancien responsable, le ministère doit avoir le courage de prendre les bonnes mesures au lieu de chercher un consensus à tout prix. Sur les dix dernières années particulièrement, ce sont essentiellement des diplômés chômeurs et licenciés sans vocation, parfois intégrés directement dans les classes sans aucune préparation, qui ont été embauchés. Une catastrophe pour le système qui a déjà touché le fond.

Continuer d’en faire un ramassis de diplômés perdus, démotivés et obnubilés par une place dans la fonction publique revient à le condamner à sombrer dans sa médiocrité. «Jusqu’à présent toutes les réformes n’ont pas eu le courage de démarrer avec la formation des enseignants. Il est impératif de commencer par la qualification du personnel, et la professionnalisation des métiers de l’enseignement. C’est la clé de la réforme», insiste Ould Dada.

Les licences en sciences de l’éducation, lancées par l’ancien ministre, Saaïd Amzazi en 2018-2019, sont une lueur d’espoir. La première promotion a été diplômée cette année. Cela dit, ces parcours de trois ans, complétés par un an de formation professionnelle et un an de pratique terrain, ne pourraient intéresser les meilleurs profils qu’à travers des salaires et plans de carrière attractifs à la sortie.

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Même si la question de l’âge d’accès au concours de recrutement des enseignants a suscité une vive polémique, elle reste secondaire par rapport au chantier de la réforme. Elle ne saurait résoudre le problème de la qualité des recrues (Ph. Bziouat)

De catastrophe en catastrophe  

C’est en définitive tout le système de formation et de recrutement qui doit être revu. Limiter le débat à l’âge d’accès au concours c’est passer à côté de l’essentiel. «Le dossier du personnel enseignant a toujours été mal géré! Le secteur, pour sa part, a toujours manqué de postes budgétaires, et à chaque fois nous sommes obligés d’improviser des solutions pour parer à des situations d’urgence», relève un ancien haut cadre de l’Education nationale.

Ce fût le cas en 2016. Alors que les effectifs en classe montaient à des niveaux intenables faute d’enseignants (jusqu’à 70 élèves), le ministère décrète dans l’urgence un nouveau mode de recrutement: des CDD (même s’il s’est obstiné à le nier au début) pour intégrer 11.000 profs contractuels affectés dans les écoles sans aucune formation. Les recrues ont assuré le «gardiennage» des élèves en attendant de recevoir des formations express, évidemment insuffisantes pour leur permettre de s’acquitter de leur mission en bonne et due forme. Dès qu’ils sont devenus plus nombreux, les contractuels ont enchaîné les manifestations, prenant les élèves en otage, pour intégrer la fonction publique. Le système a ainsi payé très cher la bévue du ministère.

L’école publique a été alimentée de profils inadaptés dès l’indépendance. «En 1956, pour enseigner l’arabe au primaire l’Etat a ramené des fqihs qui ont reçu une préparation de quelques mois. On les appelait les moqri’ine. Des cursus dédiés ont aussi été proposés par les Centres de formation des instituteurs (CFI). Le nombre de ces centres a ensuite été augmenté sans pour autant disposer de formateurs. Cela a porté un coup dur au système. Au collège, des Français enseignaient la langue de Molière, et des Egyptiens se chargeaient de l’arabe. Avec la guerre des sables en 1963, ces derniers sont partis. Ils ont été remplacés par des profs du primaire délégués au collège. Evidemment, la majorité n’étaient pas bons», rappelle l’ancien haut responsable.

«Les compétences françaises et belges étant chères, l’Etat a dû faire appel à des Bulgares et des Roumains pour enseigner en français les matières scientifiques jusqu’aux années 70, alors que eux-mêmes ne maîtrisaient pas la langue. Pour l’histoire-géographie et l’arabe, on a eu recours à des Syriens, des Palestiniens, des Jordaniens et des Irakiens, qui ne connaissaient pas grand-chose à l’histoire du Maroc. C’était tout bonnement une mascarade!» s’indigne-t-il.

Sont ensuite rentrés en scène les Centres pédagogiques régionaux (CPR), diplômant en deux ans des étudiants universitaires en décrochage pour alimenter le collège, et les ENS (Ecoles normales supérieures, devenues ESEF) proposant des parcours allant à 4 ans, selon le cycle visé. Après des formations pédagogiques et académiques, les lauréats étaient suivis pendant deux ans par des inspecteurs qui les encadraient et les évaluaient, avant leur examen de titularisation.

A partir de 2012, les CFI et CPR ont été remplacés par les Centres régionaux des métiers de l’éducation et de la formation (CRMEF), assurant un parcours de 8 mois seulement. «Nous avons besoin d’une refonte totale du système de recrutement des enseignants, avec une sélection rigoureuse, des formations initiales et continues solides, un encadrement, une évaluation, un plan de carrière et une rémunération valable. En outre, il ne faudrait pas faire de distinction en matière de salaire entre le primaire et le secondaire. De cette manière, chaque cycle pourra garder ses compétences», suggère l’ancien haut cadre.

«Un effort de réflexion doit être déployé afin de sortir avec un modèle adéquat et tout restructurer. Il suffit de revenir à la Charte nationale d’éducation et de formation de 1999 qui a souvent été mal lue et mal appliquée», insiste-t-il.
En parallèle, il est nécessaire de doter le secteur de suffisamment de postes budgétaires. Selon le ministère, il faudrait embaucher près de 200.000 enseignants d’ici 2030, afin de renouveler 80% des effectifs.

                                                                              

Préscolaire: Intégrer les éducateurs dans la fonction publique?

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Il y a trois ans, 63% de l’offre préscolaire était formée de structures traditionnelles (Kouttab et Msid). Avec le programme de généralisation du préscolaire public obligatoire et les partenariats public-privé, cette part a été réduite à 37%

Le Maroc a mis longtemps avant de comprendre le rôle central du préscolaire dans le parcours des élèves. A partir de 2018, et sur ordre royal, l’Education nationale commence son programme de généralisation du préscolaire obligatoire dans les écoles publiques. Le projet avance à toute vitesse pour atteindre un taux de préscolarisation de 72,5% en 2021, contre 45,3% en 2017. Sauf que le cycle est géré par des ONG recourant à des éducateurs peu qualifiés et faiblement rémunérés. «En Corée, ce sont les plus diplômés qui sont sélectionnés pour exercer dans ce cycle préparant les enfants à réussir leur scolarité. Il est essentiel de choisir des profils qualifiés, de leur assurer des formations, initiale et continue, et de les évaluer. Pour les fidéliser, il serait plus judicieux de les intégrer dans la fonction publique», préconise l’ancien haut responsable de l’éducation nationale.
De cette manière, le ministère aurait un meilleur contrôle de ce cycle décisif dans la réussite scolaire des élèves.

Ahlam NAZIH

 

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