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Quand un Etat à moitié européen occupe militairement un voisin
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:4191 Le 13/01/2014 | Partager

Pas un journal dans le monde qui n’évoque le centenaire de la Grande guerre. Non sans raison! Les anniversaires sont

Notre consultant militaire, Jean-Louis Dufour, est un ancien officier supérieur de l’armée française. Il a servi en qualité d’attaché militaire au Liban, commandé le 1er Régiment d’infanterie de marine et le bataillon français de la Finul. Chargé du suivi de la situation internationale à l’état-major des Armées (EMA-Paris), il s’est ensuite spécialisé dans l’étude des crises et des conflits armés. Ancien rédacteur en chef de la revue «Défense», professeur dans nombre d’universités et instituts francophones, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels «La guerre au 20ème siècle» (Hachette, 2003), «La guerre, la ville et le soldat» (Odile Jacob, 2006), «Un siècle de crises internationales» (André Versaille, 2009)

une occasion de rappeler certains faits et d’évoquer divers problèmes non encore résolus. Souvenons-nous, il y a quarante ans, en juillet 1974, l’armée turque débarquait  sur les rivages septentrionaux de Chypre. Depuis, cette île est partiellement occupée par la Turquie, alors que ce pays a longtemps prétendu vouloir adhérer à une Union européenne qui a ouvert ses portes à Chypre le 1er mai 2004.
Depuis quarante ans, nonobstant les efforts déployés des décennies durant par les secrétaires généraux de l’ONU, Kofi Annan en tête, la situation est demeurée en l’état. Après que Chypre ait présidé en 2012 aux destinées de l’UE, et au moment où la Grèce en fait autant, il ne serait pas incongru de voir l’Europe se préoccuper enfin de cette anomalie ; une bonne occasion au moins d’en rappeler les données.

Une île compliquée

Chypre est peuplée surtout de Grecs (80%) et d’une minorité turque (18%). L’île d’Aphrodite, selon la mythologie grecque,  fait partie de l’Empire ottoman, lequel la transfère à la Grande-Bretagne en 1878. C’est un lieu privilégié de transit entre les diverses côtes de la Méditerranée orientale et qui revêt une réelle importance stratégique depuis que le canal de Suez a été ouvert en 1869. Non sans difficultés ni affrontements avec les colonisateurs britanniques, Chypre devient indépendante le 16 août 1960. Elle est alors souvent l’objet de troubles entre les deux communautés, d’ethnies, de langues et de religions différentes, musulmane et orthodoxe. En 1964, de graves incidents requièrent la mise en place d’une force de paix, aujourd’hui toujours présente, l’UNFICYP(1), créée le 4 mars de cette année-là.
Chypre est aussi un foyer permanent de conflit entre la Turquie et la Grèce. Athènes revendique depuis toujours, en accord avec les Chypriotes grecs, le rattachement de l’île à la Grèce (Enosis).
Peu pressé de voir Chypre réunie à la Grèce, Mgr Makarios, son président, décide, en janvier 1974, d’épurer la Garde nationale chypriote des partisans inconditionnels de l’Enosis, et de réclamer le départ des officiers grecs qui y servent. Mais, le 15 juillet suivant, à Nicosie, Makarios est écarté du pouvoir à l’occasion d’un coup d’Etat inspiré par les «colonels» d’Athènes. Ankara craint alors qu’intervienne une modification unilatérale du statut de Chypre en faveur de la Grèce.
Invoquant un traité de garantie (1960) et après le refus britannique d’une intervention commune, l’armée turque débarque le 20 juillet à Kyrenia(2). En quelques heures, elle occupe la partie septentrionale de l’île, de la mer aux faubourgs de Nicosie.

Une crise internationale caractérisée

Cette crise(3) a pour cause un conflit à la fois intercommunautaire et interétatique; elle concerne une ancienne colonie britannique où Londres a maintenu deux bases militaires(4). Si l’affaire se situe dans le cadre de la guerre froide, elle présente aussi la particularité d’opposer deux alliés de l’OTAN, affaiblissant ainsi le flanc sud de l’Alliance atlantique.
Le 20 juillet, la Grèce a décrété la mobilisation générale. Le 22 juillet un cessez-le-feu intervient. Le 24, des négociations s’engagent à Genève entre les trois puissances garantes, Grande-Bretagne, Grèce, Turquie. Sans résultat!  la crise s’internationalise encore plus. Washington annonce la mise en alerte d’un bataillon de parachutistes stationné en Italie ainsi que l’envoi d’une douzaine de navires de guerre. Des bâtiments soviétiques sont signalés au nord de l’île. Gênée, l’OTAN exprime un soutien à peine voilé à Mgr Makarios tout en évitant de condamner la Turquie. Le 25 juillet,

Photo datant du 26 juillet 1974. Il y a 40 ans, l’armée turque débarquait  sur les rivages septentrionaux de Chypre. Depuis, cette île est partiellement occupée par la Turquie, alors que ce pays a longtemps prétendu vouloir adhérer à l’Union européenne

ajoutant encore à la confusion, le régime militaire d’Athènes s’effondre. Désormais, le camp socialiste et le tiers-monde soutiennent Makarios tandis que les Occidentaux affichent un soutien très modéré à Ankara. Moscou oublie sa promesse, donnée en janvier 1964, d’aider Chypre en cas d’intervention turque et s’abstient de toute mesure militaire concrète. Inutile en effet pour l’URSS d’adopter une position trop favorable à la Grèce alors que la Turquie est stratégiquement plus importante.
Les négociations de Genève n’ayant pas abouti, l’armée turque reprend son offensive le 14 août. La Grèce déclare se retirer de l’OTAN. Le 16, les Turcs acceptent un cessez-le-feu sur les lignes qu’ils ont atteintes. Ils contrôlent désormais 38% de l’île.
Une opération de «nettoyage ethnique» est mise en œuvre; elle concerne 200.000 personnes, grecques aux 4/5e, et suscite, dans le monde, une émotion d’autant plus forte que plusieurs milliers de disparus sont signalés, victimes, d’un côté comme de l’autre, d’exécutions sommaires.
L’UNFICYP n’a pas pu s’opposer à l’action militaire turque(5). Elle reçoit cependant mission, après renforcement, de s’interposer entre les deux camps sur la ligne «verte» de cessez-le-feu. En janvier 2014, elle s’y trouve encore.  Rien ne laisse prévoir la fin de sa mission dont l’essentiel consiste depuis quatre décennies à observer, à rendre compte des incidents et à faciliter le passage du courrier d’un secteur à l’autre.
Résultat, la force a payé! La communauté internationale, si elle a refusé de reconnaître l’Etat chypriote turc créé en 1974, n’a pas cru devoir sanctionner Ankara. La partie grecque du pays, en dépit ou à cause d’un afflux de réfugiés, a connu, au moins jusqu’au début des années 2000, une prospérité économique exceptionnelle qui contraste avec le marasme sévissant dans la zone turque.
La force de paix n’a eu aucun mal à s’interposer entre deux parties d’accord pour être ainsi séparées. L’UNFICYP a aussi conduit maintes actions humanitaires. Mince résultat, toutefois, puisque l’île est toujours coupée en deux par une frontière militairement surveillée et difficilement franchissable.
La question chypriote n’est toujours pas réglée, l’unité de l’île d’Aphrodite est toujours un vœu pieux.
En ce sens, l’UNFICYP en particulier et l’ONU en général ont failli. Rien n’indique que la Grèce, présidente de l’Europe, va profiter de sa position pour soulever le problème...

Des responsabilités multiples et partagées(6)

«La responsabilité des Chypriotes nationalistes turcs est grande dans le début du conflit. La responsabilité des Britanniques l’est plus encore, qui ont formé un corps de police auxiliaire, uniquement constitué de Turcs, pour mener la répression contre le mouvement «enosiste» grec, ce qui a jeté de l’huile sur le feu.
Il n’empêche que les affrontements les plus sérieux ont éclaté dans le cadre de la république indépendante, entre décembre 1963 et l’été 1964, et ce sont bien des assauts répétés et très violents des «Grecs» contre les «Turcs» (assassinats, incendies de maison, blocus de villages ou de quartiers, expulsions). Puis bien entendu les violences sont devenues réciproques. Mais, entre 64 et 74, les «Turcs» ont vécu dans des enclaves dispersées dans toute l’île, dans des conditions de précarité parfois extrêmes, dues au blocus sévère instauré par les extrémistes grecs. La partition de l’île et la séparation entre les populations date donc de 1964 et pas de 1974. La division de Nicosie également. Dès 1964, l’île a vécu une situation d’apartheid : tout contact avec des membres de l’autre communauté était puni par les nationalistes, jusqu’à l’assassinat et ce, dans les deux camps… 
En 1967, les militaires prennent le contrôle de la Grèce. Le 15 juillet 1974, le président Makarios est démis de ses fonctions par un coup d’Etat de la garde nationale. Craignant un «Enosis» au dépens de la communauté turque, la Turquie déclenche le plan «Attila». Dix mille hommes débarquent sur l’île cinq jours plus tard et se déploient rapidement sur un tiers du territoire nord, contraignant 200.000 Chypriotes grecs à abandonner leurs habitations et à migrer au sud de l’île.
Le refus de l’armée grecque d’intervenir entraîne la chute du régime des Colonels. Le président Makarios revient au pouvoir mais l’armée turque refuse de se retirer. L’Etat turc de Chypre est proclamé unilatéralement en février 1975.
Après plusieurs négociations infructueuses avec la partie grecque, la République turque de Chypre du Nord est proclamée en novembre 1983, aussitôt reconnue par la Turquie mais considérée juridiquement nulle par les Nations unies.»

(1) UNFICYP pour United Nations Force In Cyprus.
(2) Petit port du nord de l’île.
(3) Voir «Un siècle de crises internationales», J.-L.D., André Versaille éditeur, Bruxelles, 2009, 317 p, pp. 24-28.
(4) Lesquelles existent toujours, ce sont les dernières bases souveraines du Royaume-Uni, Akrotiri et Dhekelia, dans le sud de l’île, dont la seule base aérienne de la Royal Air Force existant en Méditerranée (Akrotiri). Une force militaire, la «British Force Cyprus» est stationnée sur ces bases.
En plus de ces deux garnisons, Londres contribue à l’UNFICYP avec un bataillon. Au total il y a 3.500 militaires ou fonctionnaires britanniques résidant à Chypre, souvent avec leurs familles.
(5) Il en ira de même huit années plus tard, quand, en juin 1982, la FINUL n’essaiera même pas de s’interposer pour gêner la progression de l’armée israélienne en train d’envahir le Liban…
(6) Selon Etienne Copeaux, directeur associé au Groupe de recherche et d’études sur la Méditerranée et leMoyen-Orient (GREMMO) du CNRS, pour qui le problème chypriote remonte à 1955.

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